Une association entre la France et le Canada depuis bientôt 500 ans !

C’est en effet le 13 août 1535 que Jacques Cartier, navigateur malouin, à son deuxième voyage en Amérique, fut la toute première personne de l’histoire à écrire le mot « Canada » dans son Journal de voyage pour désigner le nom d’un royaume dont il venait tout juste d’apprendre l’existence  de la bouche de ses deux guides amérindiens, Domagaya et Taignoagny.

Avec l’appui enthousiaste du roi François 1er, les écrits de Cartier devinrent la référence pour les cartographes de l’École de Dieppe qui représentèrent sur leurs cartes dès 1541 le « Canada » comme étant le « pays de la vallée du Saint-Laurent ».  Le territoire dit canadien ne cessa par la suite de prendre de l’ampleur au fil des siècles.

Le présent texte retrace l’origine d’un nom qui était appelé à un grand avenir.

 

Mise en contexte de l’époque

Au cours de la fin du XVe et du début du XVIe siècles eut lieu une course effrénée entre les puissances européennes dans la recherche d’un passage maritime vers l’Extrême-Orient et ses épices, ses soieries et ses pierres précieuses. Le but était surtout économique : réduire les coûts faramineux d’importation de ces biens, taxés tout au long des routes commerciales terrestres.

Le Portugal se lança le premier dans l’aventure, en contournant le continent africain et en voguant vers l’est : un parcours très long et non rentable.
L’Espagne marqua l’histoire en faisant le pari de l’Atlantique et en prenant pied en Amérique avec Colomb (1492). L’Angleterre suivit de peu en retenant les services du vénitien Giovanni Caboto (1497).

Au début, les européens crurent avoir accostés dans une partie méconnue de la Chine ou des Indes. Mais après quelques décennies, on se mit à soupçonner qu’il s’agissait vraiment d’un nouveau  continent qui n’était pas l’Asie. La légendaire expédition entreprise par Magellan et terminée par son second Del Cano allait le prouver : un seul des cinq navires du départ réussit à boucler le périple Espagne – Amérique du Sud – Extrême-Orient – pointe de l’Afrique – Espagne, de 1519 à 1522.

 

La France dans la course à son tour

La France, quant à elle, fut pour un temps davantage préoccupée par l’échiquier européen que par la recherche de la route d’Orient. Mais l’exploit de l’équipe de Magellan la motiva à se lancer deux ans plus tard, en 1524, dans l’aventure américaine. On mandata alors Verrazano, navigateur florentin.  Le but était de trouver un corridor traversant le nouveau continent, ouvrant le chemin le plus court possible entre l’Europe et la Chine. Les banquiers de Lyon qui finançaient l’expédition y voyaient un potentiel commercial énorme.

Verrazano longea une grande partie de la côte est de l’Amérique du Nord, du sud vers le nord, la cartographiant avec détails, mais il rata l’accès vers le fleuve Saint-Laurent, il crut alors à une barrière continentale ininterrompue.

 

Jacques Cartier entre en scène

Compte tenu que l’Amérique n’est pas l’Asie, et qu’elle n’a pas dévoilé de raccourci vers l’Extrême-Orient, le pragmatisme dictait de jauger son potentiel et ses richesses.

Pour poursuivre les recherches de Verrazano le roi François Ier fit appel en 1534 au navigateur malouin Jacques Cartier. La commission qui le mandatait n’a jamais été retrouvée mais des écrits indirects font allusion à chercher « or et autres riches choses ».

Départ le 20 avril de Saint-Malo avec deux navires et 61 hommes, arrivée à Terre-Neuve le 10 mai : excellente traversée en 20 jours seulement.

Le récit de son voyage, son souci à sonder baies et rivières et sa déception de se buter à chaque fois à un cul-de-sac révèle que la recherche d’un passage vers l’Asie et ses richesses était toujours à l’agenda.

Cartier établit des relations avec des tribus amérindiennes et distribue de petits cadeaux. Le 24 juillet, sur une pointe de la Gaspésie, Cartier fait dresser une croix de trente pieds avec un écusson à trois fleurs de lis et l’inscription « Vive le Roy de France ».

Ceci porte ombrage au chef iroquoien Donnacona qui y sent une menace à la souveraineté de sa nation. Selon les paroles de Cartier : … et puis nous monstroit la terre, tout à l’entour de nous, comme s’il eust voullu dire, que toute la terre estoit à luy, et que nous ne devyons pas planter ladite croix sans son congé …

Donnacona  vint protester avec ses proches en canot près du navire de Cartier. On les fit monter de force. Après les avoir rassurés quant aux intentions pacifiques des français, Cartier convainquit le chef de garder avec lui ses fils Domagaya et Taignoagny pour les emmener en France, avec promesse formelle de les ramener.

Cartier vient de réussir un coup de maître. Il pourra ainsi revenir l’année suivante avec des guides qui connaissent l’intérieur du pays et parleront un français intelligible …

 

On pointe à Cartier le « chemyn de Canada »

Lors de son second voyage en Amérique, Cartier dispose de trois navires et 110 hommes, dont ses deux guides amérindiens. Il quitte Saint-Malo le 19 mai 1535. Contrairement à la première traversée, le voyage est difficile, il dure 50 jours plutôt que 20.

Après avoir navigué les premiers jours dans des secteurs déjà vus l’année précédente, Cartier arrive à une étape capitale de ce périple le 13 août 1535. Il atteint la pointe ouest de l’île d’Anticosti qu’il prend, comme tous les autres explorateurs européens avant lui, pour une péninsule c’est-à-dire une excroissance terrestre s’avançant dans la mer.

C’est à ce moment que Domagaya et Taignoagny jouent un rôle de premier plan. Ils avaient l’expérience de faire la pêche dans le secteur, ils reconnaissent des lieux qui leur sont familiers.

Cartier apprend donc de la bouche de ses guides que cette terre n’est pas une péninsule mais plutôt une grande île, et qu’au sud de celle-ci se trouve le chemyn de Canada. En ce 13 août 1535 le mot Canada entrait dans l’histoire occidentale.

extrait de la page 13 du document

Ce mot n’avait jamais été écrit. Cartier, de sa plume, sans jeu de mot, l’inscrira au-delà d’une vingtaine de fois dans son Journal de voyage qui totalise quelques 134 pages (intitulé : Seconde navigation faicte par le commandemen et vouloir du tres chrétien Roy Francoys Premier de ce nom…).

Et ce chemyn qui mène à Canada n’est autre que le grand fleuve de l’Amérique du Nord qui prendra plus tard le nom de Saint-Laurent.  Cartier l’appela alors Rivière de Canada.

Donc, deux nouvelles en une en ce 13 août : l’existence d’un territoire nommé Canada et la découverte du chemin vers l’intérieur du continent qui y mène ! Cartier a pu se dire : est-ce le passage tant recherché vers la Chine ?

Cartier prit ainsi le chemyn de Canada et, le 7 septembre, atteint « le territoire et la prouvynce de Canada » où il revit Donnacona, et plus tard il rejoignit Hochelaga (ancien nom de Montréal). Là il s’aperçut sans doute avec déception que la barrière continentale était beaucoup plus épaisse que souhaité, rendant impossible pour l’instant le rêve de traversée vers l’Asie.

Cartier avait interprété les propos de ses compagnons de voyage : Voici le chemyn de Canada, notre pays ; ils auraient plutôt signifié : Voici le chemyn de Canada, notre ville. Ses guides étaient originaires de Canada, nom qui désignait un emplacement près de l’actuelle ville de Québec. Cartier le reconnut à la fin de son Journal. Il y présente un lexique de plus de 140 mots amérindiens et écrit ainsi à la page 132 : Ilz appellent une ville : Canada.

Cartier va même pousser la créativité jusqu’à désigner à quelques reprises les habitants de Canada de canadians. 

Les français connurent un hiver particulièrement rude à cause du scorbut (carence en vitamine C), la majorité des hommes en était atteints et environ vingt-cinq en périrent. C’est le guide Domagaya qui expliqua à Cartier comment en guérir miraculeusement à l’aide d’une tisane faite de feuilles et d’écorce d’annedda. Sans ce médicament, ils auraient sans doute tous péris.

 

Le retour en France

Jacques Cartier eut un impact important à son retour en France (1536). Ses rapports à François Ier atteignirent les cartographes de la fort réputée École de Dieppe. Des cartes illustrant en toutes lettres le « Canada » furent ainsi produites à partir de 1541 (Desliens), en 1542 (Harléenne), en 1543 (anonyme),  en 1547 (Vallard), en 1550 (Desceliers) et d’autres par la suite. L’existence du Canada était ainsi consacrée pour les siècles à venir grâce à l’impulsion de la France, le nom étant repris par les autres cartographes européens.

Il est remarquable de noter que sur les cartes de 1542 et 1550, le nom Canada n’apparaît pas seulement une fois mais bien trois et quatre fois, respectivement.

 

Au XVIIe siècle

Carte type du XVIIe siècle (ici, 1656) qui emploie souvent comme titre la formule « Canada ou Nouvelle-France » ou encore « Nouvelle-France dite Canada ».

Le Canada est baptisé maintenant depuis plus d’un siècle. C’est à cette époque que les colons français qui maintenant l’habitent commencèrent à prendre conscience de leurs particularités et à s’identifier sous l’ethnonyme « canadiens ». Il y eut alors dorénavant un Canada et des habitants s’y proclamant eux-mêmes canadiens. Plusieurs références écrites, papiers administratifs, notariaux confirment l’usage de l’ethnonyme « canadien » dès les années 1670.

 

Au XVIIIe siècle

Une carte du Canada publiée « sous les auspices de Monseigneur le Duc d’Orléans, premier prince de sang » en 1746, sur laquelle l’on remarque que le terme « Nouvelle-France », de moins en moins usité à l’époque, n’apparaît pas pour doubler le nom Canada, à l’instar des cartes précédentes.

Voltaire a écrit à cette époque à au moins une dizaine de reprises sur le Canada. Son conte philosophique  « Candide » (1758) est passé à l’histoire à cause d’une phrase du chapitre 23, au 1er paragraphe. L’auteur, fin observateur de l’actualité politique de son temps, écrivit : Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. Voltaire employa le terme Canada qui était celui toujours en usage en France pour désigner ce coin d’Amérique.

Et une autre citation provenant de « Essai sur les mœurs et l’esprit des nations » (1753), encore plus colorée : … quand deux ou trois marchands de Normandie, sur la légère espérance d’un petit commerce de pelleterie, équipèrent quelques vaisseaux, et établirent une colonie dans le Canada, pays couvert de neiges et de glaces huit mois de l’année, habité par des barbares, des ours et des castors.

 

Traité de Paris

Le Traité de Paris, signé le 10 février 1763 par les plénipotentiaires des rois de France, de Grande-Bretagne et d’Espagne, est une autre référence confirmant l’usage officiel du nom Canada.

C’est bien le « Canada », en toute lettre, qui fait l’objet de la cession du roi de France au roi de Grande-Bretagne. On garantit aussi aux « Habitans du Canada» la liberté de pratique de la religion catholique.

 

Épilogue

L’origine du nom propre Canada est très peu connue même chez ceux qui habitent le Canada d’aujourd’hui.

Depuis 1535 le nom Canada fut supprimé lors de la période de 1763 à 1791, au lendemain de la conquête. Le souverain britannique George III, par sa Proclamation royale du 7 octobre 1763, avait remplacé ce nom (trop associé alors à la France) par celui de la première Province of Quebec. Le Canada fit sa réapparition officielle en 1791 par un Acte constitutionnel.

Une autre menace plana lors de la constitution de la confédération de 1867. Divers noms furent proposés, dont Borealia, par similitude avec Australia. On opta finalement pour la continuité.

 

Conclusion

Quel beau projet que celui où les Gouvernements du Canada, du Québec et de la France s’associeraient pour souligner en l’an 2035, 500 ans plus tard, le grand destin d’un mot amérindien devenu une référence enviée de par le monde.

Paul Laberge
Montréal