Pénurie de main-d’oeuvre francophone au Manitoba

Pénurie de main-d’oeuvre francophone au Manitoba

Article de Vincent Rességuier pour Radio-Canada

Stephanie Ramesar.
Stéphanie Ramesar travaillait dans un supermarché avant de se joindre à l’équipe de La Belle Baguette. Photo : Vincent Rességuier

Le premier ministre Brian Pallister a beau affirmer que sa province est bilingue, dans les faits, tant le secteur public que le secteur privé peinent à assurer un service en français. La situation est difficile, en particulier pour les PME. Voici l’exemple de Saint-Boniface, ce quartier de Winnipeg qui est le foyer principal des Franco-Manitobains.

À la boulangerie La Belle Baguette, au cœur du quartier, le service est donné en priorité en français. Son propriétaire, Alix Loiselle, en fait un point d’honneur, dans la mesure où sa clientèle est majoritairement francophone.

Après avoir exercé sa profession en français à Montréal et à Ottawa, le boulanger-pâtissier n’imaginait pas faire autrement dans sa ville natale lorsqu’il a ouvert son magasin, il y a cinq ans.

Servir les gens dans ma langue maternelle, c’est quelque chose dont on est très fier. Alix Loiselle, propriétaire de La Belle Baguette

Le jeune chef d’entreprise a cependant des difficultés à recruter du personnel. Le bassin de travailleurs francophones est trop restreint par rapport aux besoins.

C’est un secret de polichinelle : les personnes bilingues dont la première langue est le français se tournent prioritairement vers les différents ordres de gouvernement, qui offrent des emplois aux conditions alléchantes. Salaires, pensions, assurances, les entreprises privées ne peuvent pas rivaliser.

Grâce à la proximité de l’Université de Saint-Boniface, Alix Loiselle attire dans ses rangs des étudiants, mais en général, ils ne peuvent travailler que quelques heures par semaine.

Alix Loiselle, propriétaire de la boulangerie La Belle Baguette, à Saint-Boniface.
Alix Loiselle, propriétaire de la boulangerie La Belle Baguette Photo : Vincent Rességuier

Les anglophones à la rescousse

Dans ce contexte, comme de nombreuses entreprises du quartier, il embauche des personnes issues des écoles d’immersion française qui, en général, ont grandi dans un contexte anglophone. Même si leur français est parfois hésitant, la plupart ont un niveau suffisant pour conseiller les clients.

Son employée Stephanie Ramesar, par exemple, n’avait aucune expérience dans le domaine. Elle est ravie de profiter de ce contexte pour étoffer son CV tout en travaillant dans une entreprise florissante. Cette occasion lui a permis de quitter un emploi moins stimulant dans un supermarché.

Quelques coins de rue plus loin, l’étude Teffaine Labossière Richer ne fait pas exception. Sa réceptionniste et son assistante au marketing, par exemple, ont fréquenté un programme d’immersion en français.

Ce cabinet d’avocats a été fondé par un des premiers juristes à plaider en français à la Cour du Manitoba. Son président, l’avocat Philippe Richer, tente de maintenir la tradition, mais il concède qu’il est très difficile de trouver des parajuristes francophones. La concurrence avec le gouvernement est encore plus féroce en ce qui concerne le personnel qualifié, insiste-t-il.

Dans son entreprise, qui compte deux avocates associées et une dizaine d’employés, ce Québécois d’origine est le seul à être issu d’un milieu francophone. Malgré ses efforts de recrutement, deux collaboratrices ne parlent pas le français.

Dans le temps, on avait la langue de travail en français, aujourd’hui, on l’a perdue parce que si on ajoute une personne anglophone dans le milieu, on devient anglophone. On est capable de desservir la communauté, mais c’est toujours difficile de pouvoir vivre en français comme on l’a déjà fait. Philippe Richer, avocat

Philippe Richer, avocat.
Philippe Richer, avocat, président de l’étude Teffaine Labossière Richer Photo : Vincent Rességuier

Au World Trade Centre (WTC) de Winnipeg, la langue de travail est le français, et ce, même si 85 % des clients sont anglophones. Selon sa PDG, Mariette Mulaire, il n’y a pas de raison que ça change, puisque le français est une langue utilisée dans le monde entier pour les affaires.

Depuis ses bureaux dans Saint-Boniface, le WTC conseille les entreprises qui ont des activités à l’étranger. Mme Mulaire soutient qu’il y a par exemple de nombreuses occasions d’affaires en Afrique pour les entreprises locales qui utilisent le français.

Le français est dans 55 pays, ça devient une compétence pour nous de parler les deux langues officielles quand on travaille au niveau mondial.Mariette Mulaire, président-directrice générale du World Trade Center de Winnipeg

Mariette Mulaire, World Trade Centre de Winnipeg.
Mariette Mulaire, présidente-directrice générale du World Trade Centre de Winnipeg Photo : Vincent Rességuier

Les immigrants francophones écartés du marché du travail

Comme les autres, le WTC a de la difficulté à trouver de la main-d’oeuvre qualifiée. L’organisme fait appel à du personnel issu des écoles d’immersion. Il recrute aussi des immigrants francophones, mais leur faible niveau en anglais est souvent un problème, puisque le bilinguisme est tout de même obligatoire, explique la PDG.

Elle juge que les gouvernements ne font pas assez d’efforts pour que les immigrants aient conscience de ce contexte avant leur arrivée au Manitoba.

Un constat que partage le directeur de l’École d’administration des affaires de l’Université de Saint-Boniface, Faïçal Zellama, qui précise que les immigrants n’ont pas toujours l’heure juste quant aux exigences linguistiques. Chaque année, 9000 personnes quittent la province en moyenne, ce qui inquiète le professeur d’économie quant à la capacité du Manitoba à retenir ses immigrants.

Faïçal Zellama, Université de Saint-Boniface.
Faïçal Zellama, directeur de l’École d’administration des affaires de l’Université de Saint-Boniface Photo : Vincent Rességuier

Les étudiants internationaux francophones quittent pour Ottawa, pour Montréal, pour l’Outaouais, parce qu’on offre des programmes de deuxième cycle d’études supérieures. La région de Drummondville attire et emploie beaucoup d’immigrants, l’Outaouais aussi. Les immigrants sont au courant, ils se parlent et donc ils quittent. Faïçal Zellama, directeur de l’École d’administration des affaires de l’Université de Saint-Boniface

Le contexte linguistique n’est pas le seul facteur qui empêche les immigrants de pallier le manque de main-d’oeuvre. Selon M. Zellema, les emplois créés dans la région de Winnipeg sont peu attrayants et sont souvent précaires, comme dans les centres d’appels.

L’année dernière, le Manitoba a accueilli près de 19 000 nouveaux arrivants, un record, mais comme les années précédentes, moins de 2 % étaient francophones.