Le fils de Jean, sortie le 31 août au cinéma

  • Un film de Philippe LIORET
  • Distribué par Le Pacte
  • Avec Pierre DELADONCHAMPS, Gabriel ARCAND

À trente-cinq ans, Mathieu ne sait pas qui est son père. Un matin, un appel téléphonique lui apprend que celui-ci était canadien et qu’il vient de mourir. Découvrant aussi qu’il a deux frères, Mathieu décide d’aller à l’enterrement pour les rencontrer. Mais, à Montréal, personne n’a connaissance de son existence ni ne veut la connaître. Il se retrouve en territoire hostile.

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE LIORET

D’OÙ VIENT CE FILM ?

De la lecture du roman de Jean-Paul Dubois, Si ce livre pouvait me rapprocher
de toi.
C’est un grand livre, l’un de ses meilleurs. Je l’avais lu il y a longtemps et, même
si je ne voyais pas quel film en faire, il m’en était resté quelque chose de fort
et je n’arrivais pas à le ranger sur l’étagère. Après Welcome et Toutes nos envies,
j’avais envie d’un film solaire et il m’est venu un point de départ qui n’est
pas dans ce livre, mais que celui-ci m’a inspiré : celle d’un homme qui découvre
qu’il a deux frères inconnus et veut les rencontrer. Nous avons pris les droits du
livre, mais je ne l’ai pas rouvert ; il n’a été qu’une source d’inspiration, un point
de départ, donc. Mais sans lui, il n’y aurait pas de film. D’ailleurs, à la lecture du
scénario, Jean-Paul m’a dit : “Faites le film, j’écrirai le livre après“. Pourtant, les
fondements de son livre sont bien là, mais ce ne sont plus que des mots, comme
des mots clés : père, découverte, fratrie, Canada, soeur. L’essentiel en fait. Mis à
part le plaisir qu’ils procurent quand on les lit, les livres peuvent aussi servir à ça :
inspirer. Les adapter littéralement est rarement possible et surtout assez vain
car un bon livre peut susciter une impression de gigantisme qu’aucun écran, si
grand soit-il, ne pourra jamais rendre. Et puis cette histoire existait déjà. Il fallait
aller ailleurs.
Les personnages du Fils de Jean, je les connaissais bien. Ce garçon qui cherche
une famille qu’il n’a pas connue et en trouve une autre de substitution, il m’accompagne
depuis longtemps. Et paradoxalement, cette histoire-là, il n’y a pas
mieux qu’un film pour la raconter. Le cinéma a une telle force d’immersion que,
si l’on parvient à s’identifier aux personnages, ils nous embarquent avec eux.

IL Y A UNE TECHNIQUE POUR CELA ?

Moi, je n’en ai pas. Je connais mes limites et, pour les dépasser, je travaille. Je
sais juste qu’il faut emmener le spectateur dans un voyage qu’il n’a pas encore
fait, alors je le fais d’abord moi-même. Pour Le fils de Jean, j’ai essayé de ne pas
de me cantonner à “raconter une histoire“, mais de faire en sorte qu’en suivant
le parcours de Mathieu, Pierre, Bettina et Angie, il arrive un moment où l’on se
sente à deux doigts de percer un mystère qui nous concerne. Je crois que les
films qui m’ont troublé, touché et qui sont restés en moi, y sont parvenus grâce
à cette sensation de proximité. Et aussi grâce à la rigueur et la simplicité apparente
du récit. Alors j’essaie de faire en sorte que le film soit un témoignage que
je vais partager. Que celui qui le regarde ait l’impression durable de vivre ces
moments-là avec les personnages, d’être à leurs côtés et concerné par ce qu’il
leur arrive. Qu’il puisse se dire “J’y étais“.
Ma seule “technique“ en écrivant le scénario, c’est de ne pas faire version sur version,
mais d’avancer avec eux pas à pas. Et tant que les pages derrière moi ne me
semblent pas abouties, je n’avance plus ; ça ne sert à rien de construire sur des
fondations instables. Et puis, à force de vivre avec eux, il arrive un moment où
l’on connait bien les personnages et où ce sont eux qui guident presque le récit,
il n’y qu’à les suivre, mais en ayant bien en tête que le moindre détail suspect
peut détruire la valeur de l’ensemble ; les dialogues trop explicites, par exemple.
“Le mot est dans le regard“, disait je ne sais plus qui.
C’est peut-être pour ça que ce scénario, même s’il était précis, était moins “vissé“
que les précédents. Ce qui a donné aux acteurs et à moi la possibilité d’y
apporter des changements de dernière minute ; j’ai parfois réécrit des scènes
la veille de les tourner et, sur le plateau, les propositions nouvelles étaient les
bienvenues. Il n’était pas question d’improviser, mais que les acteurs se donnent
le droit d’inventer, comme des musiciens qui laissent des allitérations filer sous
leurs doigts en oubliant la partition.

COMMENT AVEZ-VOUS TROUVÉ CES ACTEURS ?

Mathieu devait avoir de l’enfance en lui, c’était la seule chose que je savais. J’ai
donc rencontré des acteurs avec cette idée en tête et aucun d’entre ceux qui
avaient l’âge du rôle n’en avait suffisamment à mon sens, et je désespérais. Puis
j’ai rencontré Pierre Deladonchamps et, dès nos premiers échanges, j’ai cru
déceler cette part d’enfance en lui. Il a aussi très vite posé les bonnes questions
sur Mathieu et nous avons découvert ensemble la nature de cet homme. Après,
il n’y a plus qu’à tourner.
Je l’aime beaucoup, il est sensible, impliqué, malicieux et son sens de l’humour
m’a plu.
Les autres personnages étant canadiens, en écrivant je n’arrivais pas à me projeter,
ni à les voir. J’ai visionné beaucoup de films québécois, jusqu’à tomber sur
“Le démantèlement“, le magnifique film de Sébastien Pilote où Gabriel Arcand
tient le rôle principal, un film que je vous recommande. Au bout de trois minutes,
je savais que Pierre, l’ami de Jean, c’était lui. À tel point que je me souviens
m’être dit (et ce n’est pas une formule) “ S’il ne peut ou ne veut pas le faire, je ne
le fais pas“. Derrière son air bourru – qui était précisément ce que je cherchais
pour le rôle de Pierre –, Gabriel est quelqu’un d’une sensibilité immense qui n’est
pas pour rien dans son talent. Il a une grande idée de son métier d’acteur de
théâtre et regarde le cinéma avec suspicion, mais quand il sent, et je crois que
ça a été le cas, que le film qu’on fait va quelque part et que ce quelque part lui
plaît, il se met à le défendre comme si c’était le sien. Il a un tel charisme et aussi
une telle fusion instinctive avec son personnage, qu’il a rendu très beau ce type
qu’on pourrait, au départ, prendre pour un lâche ou un salaud.
Après lui, plusieurs semaines de casting à Montréal m’ont permis de rencontrer
Catherine De Léan (la grâce, la fêlure et la beauté réunies) ; Pierre-Yves Cardinal
(que j’avais vu admirable dans “Tom à la ferme“ de Xavien Dolan) ; Marie-Thérèse
Fortin, une merveille de subtilité (Que sait exactement Angie et quand a-t-elle
su ce qu’elle sait ?) ; Patrick Hivon… tous des acteurs inouïs. Même s’ils sont
francophones, ces “cousins“ – tous des premiers rôles là-bas – sont aussi
nord-américains et ils ont l’engagement des acteurs anglo-saxons. Par exemple,
Pierre (Gabriel Arcand) doit, dans le film, jouer une valse de Chopin. Gabriel avait
commencé le piano à six ans et arrêté à neuf, et il en a aujourd’hui soixante-cinq.
Devant la difficulté technique, je lui ai demandé d’apprendre la première mesure
en pensant le doubler pour la suite. Après trois mois d’acharnement, il l’a jouée
toute entière et très bien. Et Catherine a fait la même chose. Ils m’ont soufflé.

C’EST AUSSI POUR TRAVAILLER AVEC CES TÊTES NOUVELLES QUE VOUS
ÊTES ALLÉ AU CANADA ?

Non. Il fallait juste que ça soit loin et qu’on y parle français. C’était donc ça ou
à Tahiti… Il fallait partir. Si Mathieu apprend que son géniteur vivait dans le jura,
son engagement pour aller rencontrer ses frères n’est pas le même. Là, il doit
prendre l’avion et s’expatrier trois jours, c’est un acte volontaire qui laisse entendre
une nécessité intérieure forte. Il débarque aussi dans un monde où les codes
sont différents des nôtres et les découvre.
Par ailleurs, le Canada est un pays “qui respire“ et cela contribue au voyage que
nous allons faire avec le film. Le pays compte plus de deux millions de lacs, dont
deux cent cinquante mille rien qu’au Québec. La nature y est un personnage.
À ce propos, la scène où Mathieu et ses deux frères (qui ne savent pas qu’il est
leur frère) cherchent le corps de leur père dans le lac est l’une des premières qui
m’est venue, c’est une image qui a été déterminante, mais il y fallait cette démesure
de la nature.

LE TABLEAU LÉGUÉ À MATHIEU TIENT UNE PLACE IMPORTANTE, AUSSI…

Il s’appelle “Jeune garçon les yeux au ciel“. J’ai mis des mois à le trouver. J’ai
d’abord pensé : pas de visage, rien d’identifiable. Alors quoi ? Une esquisse, un
motif abstrait ? Je cherchais… Et puis j’ai fini par tomber sur ce tableau et il m’a
saisi. Son histoire aussi m’a plu : on ne sait pas qui l’a peint. Sa cote n’est pas celle
de son peintre, c’est la sienne propre. C’est un tableau unique… de père inconnu.
Chez moi, ça vient souvent du père. Dans L’Équipier, dans Je vais bien, ne t’en
fais pas. Même dans Tombés du ciel et dans Welcome, il est question de paternité.
Je dois avoir un truc avec ça que je n’ai pas réglé. La famille, c’est d’abord le
lieu du secret, le monde du silence.

COMMENT VOYEZ VOUS LA RELATION ENTRE MATHIEU ET PIERRE ?

Pierre est un “ours chaleureux“, un type qui a fait une connerie il y a trente cinq
ans et essaie aujourd’hui de la réparer comme il peut. C’est aussi un type qui a
acquis une forme de sagesse. Il a par exemple, contrairement à Jean, le père de
Mathieu, tourné le dos à l’argent en abandonnant la médecine lucrative pour
une autre qui l’est nettement moins. Il sait que l’argent “ça ne se mange pas“,
et tout ça impressionne Mathieu qui, sans qu’il n’en dise rien, découvre un type
qui lui plaît.
Mathieu, lui, est un garçon déterminé. Il a traversé l’Atlantique pour voir qui sont
ces frères et est bien décidé à les rencontrer. Son obstination, son esprit vif et
aussi la part d’enfance qu’il a en lui (nous y voilà) plaisent aussi assez vite à Pierre
qui, malgré les problèmes que cela lui pose, se résout à l’aider.
Mais les choses se passent très mal avec les frères de Mathieu et celui-ci trouve
refuge auprès de Pierre, de sa femme, Angie et de leur fille, Bettina, qui pourraient
même bientôt devenir pour lui une famille de substitution. Jusqu’à cette
découverte… qu’il serait bien dommage pour le spectateur de dévoiler ici.