L’agriculture canadienne à l’ère de la mondialisation

Ecrit par Association Nationale France-Canada on. Posté dans Actualité

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Reportage de France Beaudoin

L’accord de libre-échange signé par le Canada et l’Union européenne en septembre dernier à Ottawa ébranle le monde agricole. L’agriculture canadienne doit s’adapter à la circulation de plus en plus grande des denrées sur la planète. Pour le meilleur et pour le pire.

« Inévitablement, ces accords commerciaux entraînent des bouleversements », lance Vincent Cloutier, économiste principal à la Coop fédérée.

L’Accord économique et commercial global (AECG) conclu avec l’Union européenne est le traité commercial le plus ambitieux de l’histoire canadienne. Le Canada y gagne l’accès à un marché de 500 millions de consommateurs.


Fromages

L’accord prévoit que 17 700 tonnes supplémentaires de fromages européens entreront au pays. Dont 16 000 tonnes de fromages fins. Le Québec produit à lui seul 60 % des fromages fins canadiens. « On nous a sacrifiés sur la place publique », s’exclame le président de l’Association des fromagers artisans du Québec, Louis Arsenault.

Les PME québécoises de la transformation fromagère estiment que des fromages tels que l’emmenthal, le suisse ou le gouda, qui se conservent bien, se retrouveront sur nos tablettes. Au Québec, plusieurs entreprises fabriquent ce type de produits.

Leurs craintes semblent fondées. « L’industrie laitière des Pays-Bas souhaite vendre davantage de goudas ou d’édams aux Canadiens », affirme Jan Maarten Vrij, de l’association des producteurs laitiers des Pays-Bas.

Les Néerlandais sont parmi les plus gros exportateurs de fromages au monde. Et ils pourront en produire davantage puisque le système des quotas laitiers dans les pays de l’Union européenne disparaîtra en avril 2015.

Anticipant des pertes financières, les industriels canadiens réclament des compensations. Ils veulent mettre la main sur les nouveaux quotas d’importation de fromages. Les détenteurs de ces quotas auront la responsabilité d’importer les 17 700 tonnes de fromages européens. La vente de ces produits leur procurera une source de revenus additionnelle.

« Ce serait une des façons de compenser Agropur ou les autres fromagers pour les pertes ou les dommages causés à l’industrie », estime le président d’Agropur, Serge Riendeau.

Bœuf et veau

L’entente commerciale prévoit aussi qu’un contingent supplémentaire de 50 000 tonnes de bœuf canadien aura accès au marché européen, au grand dam d’Emmanuel Bernard, secrétaire général adjoint à la Fédération nationale bovine de France.

« Au niveau de l’Union européenne, la viande bovine est toujours mise comme monnaie d’échange », se désole Emmanuel Bernard. Il craint l’arrivée éventuelle en Europe de bœuf moins cher, qui ne respecte pas les mêmes normes.

Le modèle français repose sur de petites exploitations familiales. Les animaux sont au champ et ne reçoivent aucun antibiotique ni activateur de croissance. La croissance des bêtes, longue, fait grimper les coûts de production.

Selon les éleveurs, les ententes commerciales signeront l’arrêt de mort de la production bovine en France.

Le Canada n’est pourtant pas prêt à remplir ce nouveau quota de viande bovine. Pour être exporté, le bœuf canadien devra répondre aux standards de production européens. « L’industrie a une décision d’affaires à prendre ici », souligne l’économiste principal à la Coop fédérée, Vincent Cloutier.

Les quelque 90 000 producteurs canadiens font principalement un élevage intensif et ont recours aux implants hormonaux. Il leur faudrait repenser complètement leur philosophie d’élevage.

Le virage peut s’avérer rentable. Heritage Angus Beef est un rare groupe de 14 éleveurs de l’Alberta et de la Colombie-Britannique déjà présent sur le marché européen. Ces éleveurs produisent un bœuf naturel vendu à fort prix. La moitié de la production est écoulée dans une dizaine de pays d’Europe.

Heritage Angus Beef vend la carte postale du cowboy canadien et des montagnes Rocheuses. L’image séduit, dit Christophe Weder, le directeur général. « On vend le Canada et notre façon de faire. On vend aussi l’histoire qui vient avec le produit. »

D’autre part, les producteurs canadiens de veau de lait craignent le pire. Du veau européen aura accès au marché canadien. Les Pays-Bas sont le plus important exportateur de veau au monde.

« Notre crainte, c’est que les Pays-Bas puissent arriver ici avec un produit beaucoup plus concurrentiel que le nôtre », lance Jean-Philippe Deschênes-Gilbert, directeur général de la Fédération des producteurs de bovins du Québec. Le Québec compte pour 80 % de la production et quelque 160 familles en vivent.

Le géant néerlandais de la transformation VanDrie exporte déjà sa production dans plus de 60 pays et souhaite l’augmenter. Mais l’espace manque aux Pays-Bas et l’entreprise doit se trouver des partenaires ailleurs dans le monde.

Le groupe VanDrie tente de se faire rassurant. Plutôt que de concurrencer les producteurs canadiens, il mise sur la collaboration avec eux pour développer de nouveaux marchés.

Porc

Le Canada dispose par ailleurs d’un quota de 80 000 tonnes de porc sur le marché européen. Le porc canadien devra respecter les normes européennes. Les transformateurs canadiens également.

« L’autre contrainte qu’on a, on doit avoir des usines qui sont compatibles aux exigences européennes. Et puis nos usines ne le sont pas. […] Et pour les convertir, ça implique des millions et des millions et des millions d’investissements », explique le vice-président principal, ventes et marketing chez Olymel, Richard Davies. Il ajoute que compte tenu de l’accès limité en Europe, ces investissements ne valent pas le coup.

Cependant, la part de l’Asie dans les exportations d’Olymel devient de plus en plus importante. C’est sur ce continent et en Chine particulièrement que l’entreprise consacrera ses énergies.

Canneberge et sirop d’érable

Enfin, dans la canneberge et le sirop d’érable, producteurs et transformateurs estiment que les ententes de commerce international offrent des débouchés prometteurs. Le libre-échange avec l’Union européenne prévoit l’abolition des tarifs douaniers pour la canneberge et le sirop d’érable, qui sont respectivement de 18 % et 8 %.

Cet avantage concurrentiel a convaincu les dirigeants de la coopérative Citadelle de construire une nouvelle usine de transformation de canneberges à Aston-Jonction. Un investissement de 13 millions de dollars.

Citadelle, aussi géant mondial de la transformation de sirop d’érable, se réjouit de constater que le sirop d’érable québécois se vendra donc moins cher que le sirop américain. La coopérative compte bien augmenter ses parts de marché en Europe.

Une ère de mondialisation

Bref, le commerce mondial des aliments est porteur de certaines promesses, mais risque aussi de bouleverser des pans entiers de l’agriculture.

Et le train de la mondialisation agricole file à vitesse grand V. Le gouvernement canadien négocie présentement une dizaine d’autres ententes commerciales, dont le Partenariat Transpacifique, qui à lui seul représenterait un immense marché de 800 millions de personnes.